ANALYSE CRITIQUE
Une critique curatoriale de Despina Tunberg
(Une version PDF est également disponible ICI.)
Entre le réel et l’imaginaire — Le dessin, chemin à travers le monde naturel
Il existe une catégorie particulière d’artistes qui abordent le monde naturel non pas comme un sujet à représenter, mais comme un univers à habiter — des créateurs pour qui le dessin est moins un moyen de représentation qu’un mode de connaissance. Marcel Jomphe est l’un de ces artistes. Né en 1955 à Havre-Saint-Pierre, sur la Basse-Côte-Nord du Québec, il travaille aujourd’hui à Rimouski, sur la rive sud du Saint-Laurent, où le paysage boréal et ses formes organiques ont façonné une pratique du dessin d’une profondeur, d’une patience et d’une portée poétique extraordinaires.
La biographie qui sous-tend cette pratique constitue à tous égards une préparation. Jomphe a étudié les arts graphiques et l'informatique avant de consacrer la majeure partie du début de sa carrière à l'illustration scientifique pour un musée et deux instituts de recherche, en se spécialisant dans la botanique. À ce titre, il a illustré plus d’un millier d’espèces végétales et contribué à plus de quatre-vingts publications scientifiques — parmi lesquelles des ouvrages de référence taxonomiques sur les fétuques, les Cyperacées, le genre Medicago, les arbres du Canada, la flore du Yukon et l’archipel de Mingan. Ces références ne sont pas fortuites : elles témoignent de décennies d’observation soutenue et rigoureuse des structures organiques au niveau taxonomique, où la différence entre une espèce et une autre peut dépendre de la courbure précise du bord d’une graine, de la disposition exacte des nervures d’une feuille ou du rapport proportionnel entre la tige et l’inflorescence. La main qui, en 2026, dessine une fougère cannelle à l’encre noire sur du papier Fabriano Artistico s’appuie sur cinquante années d’engagement intime dans la botanique. Et cela se voit.
Ce qui distingue l’œuvre personnelle que Jomphe a développée depuis son départ à la retraite en 2012, c’est la manière dont elle concilie simultanément deux registres : le figuratif et l’imaginaire, l’observation scientifique et la transformation poétique. Sa déclaration d’artiste le formule précisément ainsi : certaines de ses œuvres nous montrent le monde d’une manière que nous pouvons tous reconnaître ; d’autres capturent le monde tel que nous ne l’avons jamais vu auparavant. Ces deux aspects sont vrais, souvent au sein d’un même dessin, et la tension qui les oppose est créatrice plutôt que contradictoire. La forme naturelle sert de point de départ et de point d’ancrage ; c’est l’imagination qui est invitée à s’y faufiler.
La série Fragment d’un monde inconnu fait de cette dualité son thème explicite. Dans Fragment n° 3 (graphite et fusain sur papier Stonehenge gris clair, 38 × 48 cm, 2024), Jomphe utilise l’artichaut — une forme botanique dont la géométrie en spirale a fasciné tant les artistes que les mathématiciens — comme base d’un organisme imaginaire adapté à une aridité extrême. Les notes accompagnant l’œuvre expliquent que la sphère, qui présente la plus petite surface relative pour une masse donnée, est la forme que prennent les plantes dans des conditions de stress hydrique sévère. Le dessin invente un monde régi par cette logique : des formes reconnaissables comme végétales dans leurs détails, mais étranges dans leur assemblage global. Le spectateur oscille entre reconnaissance et dépaysement, entre le plaisir d’un rendu botanique précis et la désorientation face à un monde qui n’existe dans aucun guide de terrain. Les Fragments n° 4 et n° 5 prolongent cette réflexion, chacun constituant une méditation approfondie sur la manière dont des structures organiques connues pourraient se reconfigurer sous des conditions de croissance ou de survie différentes.
La série Pavot bleu — composée d’un dessin principal, d’une interprétation à l’aquarelle et d’esquisses préparatoires — témoigne d’une approche différente. Jomphe s’intéresse ici à une espèce spécifique (Meconopsis, le pavot bleu de l’Himalaya) qui est véritablement extraordinaire d’un point de vue botanique : son bleu est l’une des couleurs les plus rares du règne végétal, obtenu grâce à une composition chimique des pigments très différente de celle de la plupart des fleurs. Le dessin principal en noir et blanc, réalisé dans la tradition de l’illustration botanique, confère à la plante sa dignité structurelle ; la version à l’aquarelle y ajoute une beauté chromatique tout en conservant la précision du trait. Ensemble, ils constituent bien plus qu’une simple documentation : ils sont une méditation sur une forme particulière d’improbabilité naturelle.
La série Mandala (sept œuvres réalisées sur plusieurs années) oriente cette pratique vers une dimension plus intérieure. Jomphe a décrit son approche comme alliant représentation et imagination, et s’appuyant sur l’intuition plutôt que sur une méthode systématique. La forme du mandala, avec sa symétrie radiale et son invitation à un regard contemplatif, offre une structure dans laquelle les éléments botaniques, les géométries organiques et la vie intérieure de l’artiste peuvent coexister sans que la rigueur de la précision scientifique ne soit le critère principal. Ces œuvres comptent parmi les plus ouvertement méditatives du portfolio — des dessins qui naissent, comme l’a décrit Jomphe, d’un voyage intérieur caractérisé par le calme, l’énergie et l’humilité.
La série Borlicoco et des œuvres individuelles telles que Pin blanc, Linaigrette (Eriophorum angustifolium), Mélèze, Quatre coquillages et Mur de glace constituent un témoignage continu du regard : chaque œuvre s’attache à une structure naturelle spécifique et la restitue avec toute la puissance de la maîtrise technique de Jomphe. Linaigrette, en particulier, avec ses fines inflorescences blanches portées par des tiges élancées, illustre le dessin dans ce qu’il a de plus exquis : chaque filament est distingué, chaque capitule est représenté avec une précision suffisante pour répondre aux exigences de la taxonomie, tout en formant, dans son ensemble, une composition d’une grande beauté visuelle.
L’hommage à la Sagrada Familia de Gaudí constitue une entorse inattendue qui révèle l’étendue de l’imagination visuelle de Jomphe : la cathédrale de Gaudí, avec ses colonnes ramifiées et ses surfaces de pierre organiques, est précisément le type de forme créée par l’homme qui se rapproche le plus du monde botanique dans lequel évolue Jomphe. Ce dessin est un acte de reconnaissance : celui d’un dessinateur botaniste qui perçoit dans l’architecture les mêmes principes régisseurs que ceux qu’il retrouve chez les fougères et les champignons.
Plus récemment, la série Éclosion — débutée en mai 2026 lors d’une résidence d’artiste à la Kingsbrae International Residency for the Arts, au Nouveau-Brunswick — explore un sujet que Jomphe observe depuis des années, mais qu’il a enfin eu le temps d’aborder de manière approfondie : l’instant de l’éclosion, lorsque le bourgeon s’ouvre pour la première fois afin de révéler les jeunes structures qui deviendront des feuilles ou des fleurs. Il décrit cette étape comme d’une beauté incroyable, mais qui passe trop souvent inaperçue simplement parce qu’elle est si fugace. Les œuvres issues de cette résidence — osmonde cannelle, pivoine, hosta, magnolia, rhubarbe, toutes esquissées directement dans le jardin puis développées en atelier sur du papier aquarelle Fabriano Artistico ou Saunders à l’encre et à l’aquarelle — portent en elles cette attention soutenue qui caractérise toutes les meilleures œuvres de Jomphe : le monde vu à un rythme que la plupart des spectateurs ne parviennent jamais à atteindre, faute de rester suffisamment immobiles.
Son parcours d’expositions à travers le Canada, les États-Unis et plusieurs pays européens, ses trois expositions personnelles et ses sept résidences d’artiste témoignent d’une pratique bénéficiant d’une véritable reconnaissance institutionnelle. La récente exposition personnelle organisée dans le Grand Hall des Jardins Reford à Québec, qui s’est déroulée de juin à octobre 2025 — et qui s’est accompagnée d’une résidence en plein air au cours de laquelle Jomphe a réalisé dix-huit dessins dans les jardins —, illustre parfaitement le type de contexte pour lequel cette œuvre a été conçue : une rencontre prolongée entre un dessinateur doté d’une connaissance approfondie de la botanique et un paysage vivant d’une richesse botanique exceptionnelle.
Du point de vue d’un collectionneur
Le dessin de cette qualité figure parmi les catégories les plus sous-évaluées du marché de l’art contemporain — une situation qui ne durera pas indéfiniment, à mesure que la reconnaissance institutionnelle des œuvres sur papier s’affermit. La pratique de Jomphe allie crédibilité scientifique, sophistication artistique et véritable ambition imaginative d’une manière que très peu d’artistes travaillant sur ce support parviennent à atteindre. Ses œuvres s’expriment à plusieurs échelles : de petits dessins botaniques qui renferment leur propre univers intime ; la série Fragment et les Mandalas, de plus grande taille, qui méritent pleinement de s’imposer sur de vastes surfaces murales. Pour un collectionneur intéressé par la rencontre entre l’histoire naturelle, la tradition du dessin et l’art contemporain, il s’agit là d’une pratique d’une distinction hors du commun — une pratique qui récompense cette même qualité d’observation lente et soutenue que Jomphe lui-même apporte au monde naturel.
Despina Tunberg, commissaire d'exposition
World Wide Art Books / Artavita
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